Mon père commença à disparaître le treize juin. Le treize n'avait jamais été son jour de chance.
Nous prenions le café en famille sur la terrasse rouge qui surplombe notre jardin, tout en pelouses rigides et sarclées. Je faisais face au paternel. Sa longue silhouette dressée sur une chaise raide, dos au soleil, offrait une sensation étrange de transparence jaunâtre.
Malheureusement, ce n'était pas là l'effet d'un contre-jour. La chose se confirma. Hélas ! Croyant qu'il s'agissait d'un problème passager de pigmentation épidermique, personne --ni ma mère, ni mes soeurs, ni moi-- n'osait lancer la moindre remarque.
Au fil du temps, sa mine s'assombrit et, dans le cas présent, l'image est assez mal choisie. J'appris, car tout se sait toujours dans un petit village de population monolithique comme le nôtre, qu'il était allé consulter le vieux docteur. Mon père vivait dans les affres d'un cancer. Un mal non apparenté au rhume engendrait chez lui d'interminables insomnies. Pourtant, le respectable routier de nos bobos familiaux se révéla incapable de prononcer le moindre diagnostic.
Sa peau devint de plus en plus fine, la trace de son pas dans la terre meuble se fit moins nette. Il obtint même un congé sans solde auprès de l'administration qui l'employait et il se cloîtra dans la bibliothèque qu'il avait organisée en refuge pour s'isoler quand nos cris d'enfants perturbaient ses méditations.
Il n'y toléra bientôt plus que ma mère aux heures des repas. Ma soeur et moi -- les deux aînées mariées avaient, bien entendu, quitté la maison -- avions la permission de le saluer uniquement avant le coucher et encore, de loin! Il n'était plus qu'une voix faible, étranglée, qui émanait de l'obscurité de la pièce que ne perçait pas la lumière ténue de l'ancienne lampe de travail sur le bureau.
Frank Andriat et Mythic
Rides de papier, pp.79-80.
© Éditions Labor, 2002.
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