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Ce matin de mai, sur le pont des Arts, lorsque tu es arrivé, j’ai cru à un moment de sursis. J’ai ressenti dans tous mes pores que tu t’intéressais à moi, que je comptais pour toi : comme je n’ai rien à offrir à personne, ton intérêt ne pouvait être que gratuit. Ma solitude a fondu et j’ai eu envie de pleurer. C’était trop dingue, bon sang ! Me sentir vivre dans le regard de l’autre, ça faisait des mois que je n’avais plus éprouvé ça. Pendant quelques instants, je me suis laissé faire, un peu comme si je m’offrais au soleil qui m’inondait de sa chaleur printanière. Mais je me suis repris : comme le soleil, l’amour, ça donne des coups. Tu fais confiance, tu t’abandonnes et au moment où tu ronronnes, on te botte le cul. L’expérience de ma vie, la voilà : dès qu’il est question de tendresse, la violence montre son pif. Et paf ! La douceur, tu te la prends en pleine poire, sauce ketchup en prime. L’amour finit toujours par se transformer en bombe à neutrons.

J’ai vécu ça mille fois. Avec ma mère, à l’école, avec les filles. Même avec les potes. Mon père a fait exception à la règle. Celui-là. Il m’a toujours aimé de tellement loin que je n’ai jamais pu ressentir son amour. Ça avait l’avantage d’être plus facile. C’est peut-être à cause de lui que j’ai commencé à me réfugier dans des cartes postales : il m’en envoyait parfois, des lieux lointains où il vaquait à des occupations obscures pour moi, y notait imperturbablement la même formule : «Affectueusement. Papa.» Sans davantage d’explications. Petit, j’aurais tant voulu savoir pourquoi il n’était jamais là, pourquoi, même s’il écrivait le contraire sur des bouts de carton illustré, il n’était jamais affectueux.

Ma mère pleurait. Tout haut et toute seule, elle tentait de comprendre pourquoi elle avait choisi d’aimer cet homme-là. Je n’avais rien à lui répondre quand, parfois, désespérée sans doute, elle me posait la question à moi. J’étais trop petit à l’époque, innocent. «Tu l’aimes parce qu’il est mon papa.» avais-je lancé un jour et ça l’avait fait pleurer à gros bouillons. Adolescent, quand elle m’interrogeait encore sur le sujet, je me suis montré plus direct : «Parce que t’es conne.» Et elle avait pleuré aussi.

Je n’ai jamais eu l’art de rendre les gens heureux autour de moi. Ni d’être heureux avec eux. Le bonheur s’apprend par imprégnation et je n’ai pas été imprégné de beaucoup de beauté durant mon enfance. Ni après. La vie te largue et tu largues la vie. Quand on ne reçoit pas de cadeau, on n’a pas envie d’en faire. Des formules. J’en collectionne des centaines dans ma tête. À force de parler tout seul. Je cherche des solutions dans les mots puisque je n’en trouve pas dans mon quotidien. «Affectueusement. Papa.» Peut-être qu’il croyait me donner de l’affection en écrivant ça. Chacun s’en tire finalement comme il peut.


extrait de Pont désert, pp.16-18, © Éditions Desclée de Brouwer, 2010.


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