La rivière ! Elle est souple et joyeuse. Lumineuse
et rapide. Éblouissante à cause des doigts de soleil qui
s'étirent dans ses eaux. Où me conduira-t-elle ? Je
n'en sais rien et peu importe. Je suis le sens du courant. Je marche
plus vite. Un écureuil surpris prend l'ascenseur express d'un
bouleau. Il est blotti dans les feuilles avant que j'aie pris le
temps de l'observer. Je ne m'attarde pas. J'ai envie d'aller
plus loin, d'atteindre une courbe de la rivière où
celle-ci me fera découvrir du nouveau, de l'inattendu.
Velours ! Une de vos phrases me hante : Va, va ton chemin, passe de présence
en présence; chacune est un maillon du collier de ton coeur. C'est
une des premières que j'ai lues de vous, dans le petit livre
de quarante pages offert par l'oncle Louis. J'ai l'impression
que c'est si vieux alors qu'il y a moins de quinze jours que
je sais que vous existez. La vie est surprenante : sans votre livre, je
serais sans doute sur la terrasse du Play Boy ou ailleurs, occupée
à casser l'ennui en sirotant des cocktails et en lançant
des remarques acides sur les vêtements et les corps des passants.
Pour frimer, pour plaire aux copains, pour faire partie du groupe et en
être acceptée.
La sueur coule dans mon dos. Mon sac humide est plaqué contre ma
peau. Il fait très chaud. Le soleil est une roue de moulin qui
tourne de plus en plus vite dans le ciel. J'ai mal aux pieds, aux
bras. Mes oreilles bourdonnent. Il faut que je me repose.
Depuis quelques centaines de mètres, la rivière se fait
plus large. Son parcours est plus calme, plus lisse et, sur ses bords,
un gros charme appelle à la sieste. Je m'assieds. Mon tee-shirt
est trempé. Je l'enlève et le pose dans l'herbe,
au soleil. Il fait tranquille ici; un petit vent doux soulève mes
cheveux. Je suis bien. Je regarde l'eau filant tranquillement; la
rivière dessine un coude et cela freine son débit.
Velours. Votre nom passe une nouvelle fois dans mon coeur, paisible, caressant.
Je me dis d'un coup que vos mains sont aussi tendres que vos mots.
Oui ! Et vos lèvres sont des baisers d'eau qui rafraîchissent
et qui enivrent. Et vos bras forts pour m'étreindre. Velours.
Mon dernier petit ami s'appelait Marc. L'avant-dernier, Jean-Marc.
Et un autre, Raphaël. J'ai collectionné les garçons
comme des pin's, comme des curiosités qu'on exhibe. Je
les agrafais avant de m'en débarrasser, quelques semaines,
voire quelques jours ou quelques heures après, avec dédain.
Velours. Ça fait longtemps que je n'ai plus connu de caresses.
D'un coup, je sais. Je me déshabille vite. Pour ne pas hésiter,
pour ne pas revenir en arrière. Je me glisse nue dans l'onde
fraîche de la rivière. Je nage; l'eau pétille
sous mes bras, entre mes jambes. Elle est plus chaude que je ne le croyais.
Et, ici, la rivière n'est pas profonde : si je m'agenouille
sur les cailloux de son lit, ma tête et mes épaules sortent
encore de l'eau. Je me couche sur le dos, je me remets sur le ventre,
je me laisse aller aux caprices du flot caressant. L'eau trouve entre
mes seins une gorge où se faufiler et, de là, m'inonde
de sa fraîcheur bondissante. Velours. Je plonge, je joue au saumon
qui remonte le courant et je dessine à la rivière un décolleté
provocant.
Ah, les deux garces ! Nous nous sentons bien aise de nous savoir coquines
et tentantes. La rivière s'amuse avec moi: nous sommes deux
soeurs qui se jouent l'une de l'autre. Viens, attrape-moi !
Viens, je me laisse prendre ! Vu de l'eau, le soleil a la transparence
du cristal; il accompagne notre ballet mouvant. Mais elle est forte, l'onde,
avec ses mains multiples contre mes dix doigts fins. J'abandonne
la partie, je reviens vers la rive où je m'étends doucement
.
extrait de La forêt plénitude, © Éditions
Memor, 1997.
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