Aujourd'hui, Adeline porte une jupe bleu vert. Comme la mer. Quand
elle avance, sur le tissu, se dessinent des vagues. Ton désir est
un peu comme l'écume qui caresse le sable. A-t-elle remarqué
ta présence ? Se doute-t-elle que c'est pour elle que tu es
là ? Tu frissonnes. Ton ventre se crispe et, dans tes baskets,
tes orteils sont recroquevillés comme lorsque tu mets le pied dans
l'eau et que tu le récupères en vitesse parce qu'elle
est trop froide. Il faut que tu te décides. Tout à l'heure,
à la fin des cours, tu l'attendras, tu prendras le bus avec
elle et tu sauras ainsi où elle habite. Ton chapeau rouge te portera-t-il
chance ? S'il te voyait dans cet état, Abdennasser rirait.
Voilà. Tu oses. Tu suis la danse de ses fesses jusqu'à
l'arrêt du bus. Tu marches à une dizaine de pas d'elle.
Sûr, elle t'a vu et, pourtant, elle fait comme si tu n'existais
pas. L'indifférence meurtrière. D'un pas rapide,
elle atteint l'arrêt de bus où elle retrouve d'autres
élèves du lycée. Tu admires son profil et, en toi,
tout se mélange une nouvelle fois. Soudain, elle tourne la tête,
te jette un coup d'oeil rapide. Évidemment, elle t'a
pris au dépourvu : tu étais en train d'enfoncer ton
chapeau qu'un coup de vent traître tentait de t'enlever.
Elle a un regard amusé. Tu voudrais tellement réagir, mais
tu restes là, les yeux fixés sur elle, pendant qu'elle
se détourne. Un bus arrive; ça ne semble pas être
le bon. Tu attends à quelques mètres d'elle. Au moment
où le conducteur va fermer les portes, elle saute dedans et te
laisse pantois sur le trottoir.
Merde ! lances-tu furieux et tu attires sur toi le regard courroucé
d'une vieille dame qui, évidemment, doit se dire que la jeunesse
n'est plus ce qu'elle était.
Sur le chemin de la maison, tu rencontres Saïda. Elle t'adresse
son plus beau sourire. Ses dents blanches tracent un croissant de lumière
sur sa peau mate et cuivrée. Tu oublies Adeline pendant quelques
secondes. Saïda vient d'avoir quatorze ans.
extrait de L'amour à boire, © Éditions
Labor, 1999.
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