Est-ce parce qu'on a frissonné sur les rudes reliefs de l'Ardenne, est-ce parce qu'on est heureux d'atteindre enfin un pays tout en rondeurs qui, par certains aspects, rappelle l'Ombrie un pays aux lumières pastel, aux verts doux que l'on éprouve, en pénétrant en Gaume, un délicieux sentiment de quiétude ?
Une architecture différente, des maisons en longues files indiennes taillées dans une pierre jaune et lumineuse qui n'a rien à voir avec les gris frileux de l'Ardenne toute proche. Et sur les pas de porte des premiers villages-rues que l'on traverse, des gens qui s'habillent souvent d'un sourire lorsqu'on s'adresse à eux; pour celui qui vient de l'extérieur, vibre ici une qualité d'accueil particulière car, en Gaume, les gens s'arrêtent pour vous répondre et, souvent, ils font bien plus que simplement vous renseigner; il suffit d'un rien pour qu'ils racontent, qu'ils entament le dialogue, voire qu'ils tentent, sans vraiment en avoir l'air, d'en apprendre un petit peu plus sur vous. En Gaume, comme dans les régions du sud, il suffit souvent de quelques mots pour ne plus se sentir seul.
Le maître d'école demanda aux enfants de prendre leur cahier et leur stylo. Il s'éclaircit la voix et prononça le mot tant redouté des potaches : «Dictée». Dans la classe, chacun se prépara et le maître commença :
«En sortant du pèle, le Joseph se tord une douille.
— Vara ! braille-t-il. Juliette, plutôt que de canler avec le chat, ne pourrais-tu pas conduire la gaïe au paquis ? T'es une vraie tchafète !
— Qué chaugna ! répond la femme. C'est facile de me déranger pendant que je fais ma trempinète. Tu sais que je suis toute dône quand tu me saisis ainsi dès petit matin !
— Arrête avec tes flauves ! rétorque le Joseph. C'est pas la peine de pîler ainsi.»
Le petit Frank leva un doigt timide et demanda :
— C'est du français, Monsieur ?
Un long éclat de rire secoua la classe et même le maître eut un léger sourire. Il s'approcha du nouvel élève et lui dit :
— Mon petit pouillan, il faudra t'y faire. Ici, tu n'es plus à Bruxelles. En Gaume, les mots résonnent comme des tartèles avant Pâques. Pas la peine d'être achauré. Si tu ne brichenaudes pas, en quelques semaines, tu comprendras tout ce qui se dit ici !
L'eau de la mer est délicieusement tiède. Au-dessus de la Gaume, le ciel est plus bleu que jamais.
— Ils sont bons, tes abricots, Claudio.
— Je trouve aussi, Franky. Ils viennent de notre verger de Signeulx. Et les olives promettent aussi d'être fameuses. Vraiment, cette année 2050 gâte les gourmands !
Ils ont pris à Houdrigny le petit train solaire qui les a emmenés à Lacuisine-sur-mer, station balnéaire où toute la Gaume en vacances semble s'être donné rendez-vous. Devant eux, la mer d'Ardenne a de petites vagues coquines. Au loin, on aperçoit les îlots où des visiteurs viennent admirer les rarissimes épicéas qui vivent encore malgré la chaleur et que l'on fait végéter à grand renfort de subsides européens. A gauche, c'est la falaise, cette fameuse falaise de Florenville où tant de touristes attirés par l'air du large viennent admirer les voiliers poussés par le vent du sud.
La petite Evelyne est fatiguée de construire des châteaux que la mer va bientôt réduire en sable. Elle se tourne vers la grand-mère :
— Mamy Alberte, tu me racontes comment c'était avant, quand on pouvait encore rouler en voiture ?
Pour la énième fois, la grand-mère parle de cette époque qui semble déjà si lointaine où l'Atomium n'était pas encore enfoui sous des dizaines de mètres d'eau. Elle dit les noms de cités englouties qui la font rêver : Liège, Namur, Gand... Et elle termine avec la phrase rituelle, que ne comprend pas la gamine :
Ah, tout cela, c'était au temps où le Roi n'habitait pas encore à Virton.
Vantards, les Gaumais ? Pas plus que le Provençaux ! Disons qu'ils ont plutôt une façon bien à eux de toujours sauver la face. L'anecdote suivante résume bien cette manière de voir les choses. Elle est authentique et se passe à Sainte-Marie-sur-Semois il y a déjà pas mal de décennies.
L'Albin et sa femme ont des problèmes avec un voisin fermier pour des questions de chiens, de clôtures et de fumier. Pressé d'aller demander raison à ce voisin grand, fort et sûr de lui, l'Albin s'y rend un beau matin, reste absent une petite heure et , en rentrant, lance à sa femme qui l'interroge du regard :
— Djè n'a rin dit, mais djè n'mâm tâ ! («Je n'ai rien dit, mais je ne me suis pas tu.»)
extraits de La Gaume sentimentale, Frank Andriat et Claude Raucy, © Bernard Gilson éditeur, 2007.