«Celui qui passe en Gaume y revient. Celui qui découvre les collines
rondes et chaudes a envie dà nouveau sy promener. La Gaume
est rieuse et, quand la ciel dété la fête, elle se
découvre des ailes. Enjôleuse. Câline de Torgny à
Virton, de Florenville à Musson, de Jamoigne à Chantemelle.»
Il envisageait de senvoler vers la Guadeloupe pour des vacances de rêve.
Un collègue lui a donné un feuillet bouton dor avec linscription
: «Beauregard en Gaume. Un lieu, un temps une présence pour retrouver
en soi la source», et, sans trop savoir pourquoi, le jeune cadre bruxellois
performant a renoncé aux vacances style Club Med pour le «bout
du monde» de la Belgique. Assis sur le petit pont de bois qui enjambe
la rivière derrière le hameau, il sétonne: il nest
ici que depuis quelques heures et, déjà, il perçoit quil
faudra dautres séjours pour apprendre à «vivre la
respiration et les humeurs de la terre gaumaise».
Et il reviendra dans ce pays gaumais où «les collines qui sentremêlent
cachent dans leurs terres chaudes des ronronnements félins...»,
dans cette nature «encore libre et sauvage qui offre de linattendu
au regard » et qui «mène au silence et au vrai»
Il découvrira la «Gaume douce qui taille les saisons en rythmes
lents et sourds» : du début du printemps quand «le soleil
râleur jette, dans la bataille des bourgeons vainqueurs, ses derniers
escadrons de glace» à «janvier et ses moissons de givre laissant
place aux grives et aux bourgeons qui séchappent en baisers de
lèvres trop longtemps serrées par lhiver», en passant
par lété quand «le soleil poudroie et transforme les
hautes feuilles en averses de lumière» et lautomne dont «les
arbres nont plus sur eux que quelques feuilles jaunes et brunes pour jouer
de la crécelle avec le vent»
Le couple dhôtes et leur amie Reinette lui ouvrent le «paysage
imprévisible où pâtures, champs, bois, haies, sauvages daubépines
et de sureaux narrêtent pas de se multiplier, de vivre en harmonie
avec une nature conviviale et libre.» Au détour dune rue,
il croise un étrange personnage qui «laisse venir à lui
le temps d'être et de vivre» ou une «femme de Gaume
en profondeur et en silence, femme qui se plaint peu et qui rend grâces
pour ce qui lui est donné de vivre». Au fond dun bois, il
remonte le «fifrelin deau qui glisse entre des cailloux foncés»
pour atteindre lendroit secret où leau sort de terre «en
minuscules étoiles de lumière». Il expérimente le
vélo qui est une fête, car «il ouvre les paysages, comme
on tourne une page. A chaque tour de roue, lhistoire et les images changent.»
Cet «homme de la ville et de paroles» qui «se remplissait
de faire, car être était loin», comprend que lessentiel
ne se dit pas, mais se vit. Guidé par Reinette, «femme de nature
et de recueillement», il apprend à vivre dans la simplicité
et lapprivoisement qui prend des mois. «Sur les chemins de Gaume,
souvrent à lui lamour, la joie et la lumière.»
Peu à peu, le beau reportage dun «Bruxellois découvrant
la Gaume» nous plonge au coeur dun être dont la vie bascule
dans limprévisible et, en même temps, dans ce quelle
a de plus beau et de plus fort : lamour et la rencontre de Dieu qui «est
ce quil y a de plus petit au creux de nous et, pourtant, dans ce plus
petit, se trouve linfiniment grand.» (...)
Fascinant voyage dexploration pour celui qui ne connaît pas la Gaume,
Au bout du monde savalera comme un grand bol dair du pays par le
Gaumais expatrié. Et celui du pays y découvrira limprévisible
qui réveille lémerveillement.
Jean-Pierre BRASSEUR, Dimanche, 9 juillet 1995.