Frank Andriat, professeur à lathénée Fernand Blum,
est écrivain.
Il apprend la vie à ses élèves comme à ses jeunes
lecteurs.
Dans ses cours de littérature, il invite les élèves à
la lecture.
Par des moyens détournés comme la rencontre dun invité.
«Leur faire découvrir que, derrière un livre, il y a un
homme,
que lunivers un livre est celui de lhumain.» Que le livre
nest pas seulement du papier, mais de la chair et des sentiments.
«Beaucoup ny croient pas au départ, mais les résultats
sont là», raconte Frank Andriat. «Une année, ils ont
écrit une lettre au bourgmestre pour lui faire part de leur avis sur
la commune, ce qui a débouché sur une rencontre. Une autre fois,
ils ont contacté des personnalités comme Ilya Prigogine ou Jack
Lang, ce qui a abouti à la rédaction et à la publication
du Petit alphabet de la démocratie. Quelque chose est enclenché
qui ne se perdra pas.»
Pourquoi cette démarche ? «Le déclic sest opéré
lors de ma première année denseignement, à lécole
technique, pour un cours de latin avec des élèves pour la plupart
plus âgés et plus costauds que moi. Un peu la zone. Si je restais
traditionnel, je me faisais jeter. Jai donc appris la nécessité
du dialogue. Et à être moi-même. Ce nest ni du laxisme,
ni de la permissivité, mais un équilibre difficile. En étant
transparent, lon peut être efficace. Chacun joue un jeu, mais limportant,
pour chacun, est de voir où sont ses limites. De prendre ses responsabilités
au sein du groupe. Les élèves apprennent à se découvrir,
à parler, mais dans un système.»
Romantiques, surtout les durs !
La littérature suit. Son nouveau livre Rue Josaphat parle de ce
que Frank Andriat connaît bien. Le quartier où il a passé
toute son enfance, son évolution suite aux vagues dimmigration,
les réactions de la population qui sadapte ou non, lextrême-droite,
la délinquance. Surtout, un portrait des jeunes daujourdhui.
«Toujours romantiques, surtout les plus durs.» qui souffrent, qui
espèrent, qui se laissent porter, qui aiment. Qui font des bêtises.
Des jeunes ordinaires, comme les élèves de lathénée,
à qui les différentes cultures d'origine ne posent fondamentalement
pas de problème. Pour autant, Rue Josaphat ne verse pas dans langélisme
politiquement correct. Lon y croise aussi des ados immigrés agressifs,
repliés sur eux-mêmes, «parce quils ont trop lhabitude
de se faire rejeter. Une réalité minoritaire, qui peut déboucher
sur le nationalisme et lintégrisme.»
Lauteur ne rate pas sa cible. «Les ados lont aimé car
ils sy reconnaissent vraiment.» Même si Frank Andriat édulcore
quelque peu leur langage «car ils ne supportent pas de voir les gros mots
quils emploient dhabitude imprimés dans un livre
»
«Ce livre, cest un pari optimiste sur lavenir», reprend
Frank Andriat. «La société sera comme cela; Nous assistons
à une mondialisation de léconomie, pas de lhumain,
qui ne rapporte rien et est de plus en plus mis sur le côté. En
excluant toujours plus, lon ne peut quarriver à une explosion.»
Écrire et enseigner sont des actes damour. «Écrire
ce livre est une façon de dire : vous existez, je vous aime bien. Je
vous reconnais en tant quêtres humains appartenant à une
communauté à laquelle jappartiens aussi.»
Anne GILAIN, VLAN DIMANCHE, 12 septembre 1999.